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Jean-Marie Messier : « La crise est trop grave pour se taire ». Interview avec le Parisien

Pourquoi reprendre la parole aujourd’hui ? Estimez-vous que six années de silence médiatique, cela suffit ?
Jean-Marie Messier. Après mon départ de VU (Vivendi Universal), j’ai pris quelques mois pour trouver la force de repartir et de rebondir. J’ai ensuite créé ma propre société : Messier Associés, une banque d’affaires et de conseil aux entreprises d’une vingtaine de personnes, qui travaillent à Paris et à New York, ce qui permet de bien comprendre ce qui se passe des deux côtés de l’Atlantique. On conseille aussi bien des start-up que des grands groupes. Une banque d’affaires, c’est le métier de la discrétion, d’où mon silence. J’ai toujours été engagé et, si je reprends la parole avec ce livre, c’est que la crise est trop grave pour se taire. Si je peux contribuer à faire bouger les lignes, c’est mon devoir de citoyen de le faire.

Donc l’affaire Vivendi, on n’en parle plus ?
Dans ma tête, c’est terminé. Vous ne pouvez pas rebondir tant qu’il y a de l’amertume. Si vous êtes capable d’aller voir celui qui a été à un moment donné votre ennemi en lui disant : « Je commence une nouvelle vie, un nouveau métier. J’ai envie de travailler avec toi. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? », ce jour-là, vous savez que l’amertume est derrière vous.

Pourtant, il y a encore des procès en cours pour diffusion de « fausses informations »…
La justice a ses propres rythmes. Il n’y a rien de neuf.

Le cataclysme de cet automne, quand l’avez-vous vu venir ?

Dès 2001-2002 en fait et les premières dérives de la spéculation. Plus récemment avec la contagion dans le monde entier des subprimes on pouvait deviner que la crise allait s’accentuer et s’aggraver. C’est ce qui m’a incité à écrire. Pour expliquer car la crise touche tout le monde. Elle va détruire des millions d’emplois. Les Francais ont peur, ils voient défiler les milliards des faillites, des escroqueries ou des plans de relance et ils ne comprennent pas ce qui se passe. Pourquoi tant d’argent ? D’où vient-il ? Pourquoi ça ne redémarre pas ? Le livre essaye de répondre à toutes ces angoisses mais aussi de pousser des solutions pour qu’on aille plus loin, pour taper du poing sur la table quand il en est encore temps.

La crise d’aujourd’hui est-elle seulement celle du capitalisme financier ?
Elle est celle de la spéculation d’abord et de l’appât du gain. J’aime beaucoup une anecdote que raconte Warren Buffet, l’homme le plus riche du monde. C’est un prospecteur de pétrole qui arrive au paradis. Il veut entrer, mais saint Pierre lui dit : « Je suis désolé, on est complet. » Il lui répond : « Attendez une seconde. » Il prend un porte-voix, et il crie à tous ses copains prospecteurs de pétrole : « Il paraît qu’on a découvert du pétrole en enfer. » Aussitôt tous filent en enfer. Saint Pierre lui dit : « Rentrez maintenant ! » Il dit : « Non, je vais quand même aller en enfer parce qu’on ne sait jamais. » Eh bien, la crise, c’est un peu ça. La croyance que les arbres montent jusqu’au ciel, et le développement de la spéculation. On raisonne dans le monde virtuel de la finance, pas dans le monde réel.

Ecrire un livre sur les dérives du capitalisme alors que, pendant une décennie, vous avez incarné ce capitalisme fou, n’est-ce pas un peu provocateur ?

Je ne me pose pas en donneur de leçons. Mais comme quelqu’un qui a vécu les choses de l’intérieur, et comme un entrepreneur. J’ai fait des erreurs, je les reconnais. J’ai fait, par exemple, trop de communication. Sur la convergence entre les contenants et les contenus, on avait raison, mais on y est allés trop vite et trop tôt. En revanche, la chute des cours de VU, c’était celle de toutes les valeurs de nouvelles technologies. C’était l’éclatement de la bulle Internet…

… à laquelle vous aviez participé !
Comme entrepreneur ! La différence entre l’entrepreneur et la dérive du capitalisme financier, c’est que l’entrepreneur crée de la valeur avec des risques réels. Quand vous êtes face à la spéculation, à la rumeur, au manque d’informations qui est la caractéristique de ce capitalisme financier, on est tous logés à la même enseigne : celle de l’impuissance. Ma légitimité, c’est aussi l’expérience acquise des succès mais aussi des échecs. Si l’on peut avoir quelques idées qui permettent de sortir de la crise plus vite, pourquoi s’en priver ?

Selon vous, on va découvrir d’autres Madoff ?
Les Madoff et les escrocs, on peut en découvrir à n’importe quel moment, hélas ! crise ou pas. Le plus inquiétant aujourd’hui, c’est que le pire n’est pas derrière nous. La purge dans les comptes des banques et des institutions financières n’est pas encore terminée par exemple. 2009 va être très dure. Si l’on veut redémarrer après, il faut absolument reconstruire la confiance par des mesures simples et fortes. Par exemple, casser la spéculation sur le dos des entreprises en interdisant les ventes à découvert sur les marchés. Il faut mettre aussi un coup d’arrêt à un certain nombre de dérives, en priorité les paradis fiscaux, les rémunérations…

… des grands patrons ?
Pas seulement des patrons. Il faut appliquer un principe simple : quelle que soit la rémunération de quelqu’un, un bonus ne doit pas dépasser un certain niveau. Un bonus, ça peut être une fois, deux fois un salaire dans des cas exceptionnels, mais pas plus. Quand vous donnez — parfois à des jeunes — le sentiment qu’on peut gagner dix fois son salaire en faisant du trading ou autre, vous les incitez à prendre des risques inconsidérés, à confondre ce qu’ils croient être leur génie propre alors qu’en fait ils sont simplement là au bon moment lorsque les marchés montent. Limiter les rémunérations est un moyen de limiter les risques les plus fous.

Vous critiquez violemment les paradis fiscaux…
La finance est le seul domaine où l’on accepte un gigantesque trou noir : les paradis fiscaux. On sait ce qui rentre, on ne sait pas ce qui sort. Les deux tiers des fameux hedge funds qui ont contribué à la crise sont dans des paradis fiscaux. On ne peut pas en rester là. Il va falloir beaucoup de détermination politique pour s’y attaquer et, d’une certaine façon, les asphyxier. Sinon, la crise durera dix ou vingt ans.

Vous êtes aussi très critique vis-à-vis des banques !

Aujourd’hui, on trouve instantanément plusieurs dizaines de milliards d’euros pour aider les banques. Il faut que les contribuables, les citoyens, sachent qu’ils reverront cet argent, et qu’on en contrôle l’utilisation. Par exemple, en assurant une présence de l’Etat au nom de tous les citoyens au sein des conseils d’administration. Pas pour se substituer aux patrons des banques, mais au nom du droit de savoir.

Vous vous élevez contre la chimère des rendements de 15 %…
Cette chimère voulait qu’un bon patron était celui qui faisait augmenter ses profits de 15 % par an. Pour monter de 15 % par an pendant un siècle, il faut multiplier les résultats par plus de un million. Ça ne colle pas.

Pourquoi ne pas l’avoir dit lorsque vous étiez à la tête de Vivendi ?
On ne va pas revenir sans arrêt à Vivendi. Vivendi, c’est une expérience vécue qui permet aujourd’hui d’avoir un regard différent sur la crise. Lorsque vous êtes patron, vous êtes impuissant par rapport à ces règles du marché. On vous les impose, et vous êtes obligé de faire avec. Il ne faut pas être le premier à arrêter. Sinon, les autres vont continuer à gagner de l’argent et vous apparaissez comme un mauvais gestionnaire parce que vos performances seront moindres que les autres. Personne n’ose être le premier à sortir du système. C’est une danse absurde.

Vous faites un portrait extrêmement flatteur de Nicolas Sarkozy et de sa gestion de la crise. S’il vous proposait une mission — voire un poste de ministre —, est-ce que vous accepteriez ?

Je suis merveilleusement heureux dans ce que je fais aujourd’hui, et j’ai acquis par rapport à toutes mes vies antérieures une qualité énorme pour moi : celle de l’indépendance, de la liberté.

Vous avez présenté Eric Besson à Nicolas Sarkozy. Etes-vous fier de son parcours ?

Le premier responsable de sa réussite, c’est Eric Besson ! Lorsque je lui avais demandé de diriger la fondation VU, c’est parce que j’avais observé qu’il était l’un des rares hommes capables de faire travailler ensemble de façon pragmatique des gens d’entreprise, des hommes politiques locaux et des associations de terrain. Cette qualité explique sa réussite d’aujourd’hui.

Vous connaissez bien l’industrie du disque. Vous avez été un des premiers à parler de convergence, de tuyaux, de contenants, de contenu. Mais cette industrie traverse mal la mutation qu’est la numérisation…

La musique est le premier produit d’identité culturelle, le premier produit de reconnaissance des jeunes. Elle a réagi trop tard. L’avenir du secteur de la musique, ce sont des sociétés et des labels qui ne soient pas simplement des producteurs de CD, mais qui aient une conception très large de la relation avec l’artiste, de la production à la gestion de la carrière de l’artiste, de ses tournées, etc. Un certain nombre de labels français font ça fort bien comme Because avec Emmanuel de Buretel, l’éditeur de Justice, de Daft Punk, de Charlotte Gainsbourg. Pour la musique, comme pour la crise, il faut se réinventer de l’intérieur.

Si votre fille ou votre fils vous dit : « Demain, j’ai envie de devenir trader ou banquier », que lui répondez-vous ?

Je lui dis : réfléchis bien. La finance nous a fait entrer dans une crise extraordinairement profonde. Des centaines de milliers de personne y ont été licenciées, cherchent un job pour se reclasser. Quel que soit ton choix, fais-le en entrepreneur conscient que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel et que, dans le plus merveilleux des métiers, le bon sens et l’éthique doivent toujours te servir de guide.

Avez-vous perdu de l’argent dans cette crise ?

Quand j’ai quitté VU, mes intérêts étaient alignés sur ceux de mes actionnaires. L’essentiel de mon épargne étant en titres VU, j’ai perdu beaucoup d’argent avec la baisse du titre. Depuis, je suis reparti. J’ai constitué mon business. L’essentiel de ce que j’ai gagné ces dernières années — comme tout bon patron de PME — m’a servi à recruter, à passer de zéro à vingt employés. Aujourd’hui, je ne suis pas une victime patrimoniale directe de la crise parce que depuis, que j’ai créé Messier Associés, j’ai investi dans mon instrument de travail.

Vous ne parlez pas dans votre livre de la question sociale, du rôle des salariés, du partage de la valeur ajoutée…
Le social, c’est d’abord d’avoir un emploi. Barack Obama incarne fortement cette préoccupation sociale. Dans son discours, son réflexe est avant tout social. Pour ceux qui perdent leur maison, on va faire un moratoire de quelques mois sur les prêts immobiliers. La première urgence, c’est de faire repartir la machine pour éviter de perdre trop d’emplois. C’est, aujourd’hui, la première des priorités sociales.

On attend trop de Barack Obama ?
On a raison d’attendre beaucoup d’Obama parce qu’il n’est pas prisonnier de l’idéologie néolibérale américaine. Il a fait partie des trois parlementaires américains qui ont déposé une proposition de loi contre les paradis fiscaux. Dans une semaine, il dévoilera le plan de relance américain. C’est très important pour le reste des économies. Il faut faire en sorte que ces relances soient utiles. C’est ce que j’ai appelé le new deal vert qui consiste à investir sur le développement des énergies renouvelables, sur celui des technologies propres. Il ne faut jamais surestimer ce qu’on attend d’un homme, mais il a un rôle capital à jouer. Reconnaissons-le : il est plus ouvert et moins dogmatique que ses prédécesseurs. C’est une chance

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